acques Chirac est dans sa chambre d'hôpital, au Val-de-Grâce à Paris, peu après son accident cérébral du 2 septembre. Il s'ennuie déjà et s'inquiète.
"Raconte-moi. Dis-moi qui dit quoi." C'est à son grognard préféré, Jean-Louis Debré, qu'il demande des nouvelles du monde extérieur, par téléphone. Cette fois, ce n'est pas un adversaire politique qui décrit un président
"vieilli, usé, fatigué". C'est bien pire. Alors, le président de l'Assemblée nationale raconte...
" On" dit que le chef de l'Etat ne peut pas lire un dossier, qu'il a un hématome au visage, qu'il a des troubles de la parole. "Qui ? ! Des noms !", réclame le fauve blessé. Le vieux guerrier veut savoir. Il saura et se souviendra. Déjà, il balance entre l'ironie et l'exaspération lorsqu'on lui rapporte que Christian Poncelet, 77 ans, président du Sénat — et donc, à ce titre, chargé par la Constitution de l'intérim au cas où le président serait empêché —, a proposé ses services. Mais les autres, tous les autres, à droite comme à gauche, qui dissertent déjà sur son affaiblissement physique... Jean-Louis Debré, Jacques Chirac donne pourtant un ordre : "Ne réponds pas quand on te demande si tu m'as parlé." On va voir ce qu'on va voir.
Mais on ne voit rien. Claude Chirac, qui se rend tous les jours au Val-de-Grâce dans sa voiture personnelle pour être plus discrète, a décidé avec son père et quelques très proches que le président ne se montrerait pas pendant cette semaine d'hospitalisation. "On ne va quand même pas le faire voir en pyjama", s'indigne un conseiller. Un autre membre de l'équipe présidentielle a suggéré de laisser quelques photographes immortaliser le président en train de travailler sur une table, dehors. Suggestion écartée.
L'automne est très doux. Mais c'est l'hiver qui s'installe à l'Elysée. L'hiver d'un règne. Car M. Chirac n'a pas seulement eu un pépin de santé. Il ne parvient pas à regagner la confiance des Français depuis l'échec du référendum du 29 mai sur l'Europe qu'il a lui-même initié. Désormais, son affaiblissement physique paraît souligner sa fragilisation politique. Il porte des lunettes, comme quinze ans auparavant. Il a maigri, mais n'a pas fait reprendre ses costumes, dans lesquels il flotte un peu.
Il n'y a pas que le président qui flotte, d'ailleurs. Toute la majorité, chiraquienne ou pas, a senti souffler un vent de panique. Personne ne s'est préparé à l'effacement brutal du chef de l'Etat. Même "l'ennemi de l'intérieur", Nicolas Sarkozy, semble décider de ne plus mener bataille contre ce président soudain malade. La discrimination positive, la rupture, ce sont des combats politiques. Mais on ne tire pas sur une ambulance. Il mettra bien deux mois à reprendre ses attaques, et, au fond, l'Elysée prendrait presque cette reprise des coups de boutoir du ministre de l'intérieur comme le meilleur signe du retour chiraquien.
Depuis sa sortie de l'hôpital, pourtant, Claude Chirac, de tous les déplacements, ne quitte plus des yeux son père. Le 20 octobre, le président effectue son premier voyage depuis son accident vasculaire cérébral. Alors que Lyon n'est qu'à deux heures de TGV de la capitale, il y part ... en avion, comme un défi puisque les médecins lui ont recommandé de l'éviter pendant quelques semaines. Mais lorsqu'il devient évident que le président montre des signes trop visibles de fatigue, sa fille fait sortir tous les photographes de la salle où M. Chirac tient table ronde.
Le temps paraît cependant continuer sans lui. Et la majorité se déchire comme si elle jouait déjà la succession. Aux uns et autres, Chirac a pourtant donné l'ordre formel de se réconcilier, ou du moins de ne pas mettre sur la place publique les différends, qui exaspèrent l'opinion. Du débat politique, certes, puisqu'il est inévitable, mais pas de querelles d'hommes. Jean-Louis Debré dit désormais du bien du président du groupe UMP, Bernard Accoyer, qui l'agaçait autrefois. Même Villepin et Sarkozy mettent parfois une sourdine à leur rivalité.
Ah, Villepin ! Depuis qu'il occupe Matignon, sa popularité ne cesse de grandir. Et Chirac, qui a pourtant hésité si longtemps à le nommer, n'en finit pas de chercher à l'aider. On ne compte plus les dîners que M. Debré organise à l'hôtel de Lassay, à la demande de l'Elysée, pour que les députés acceptent enfin ce premier ministre parachuté par le chef. Toute la chiraquie s'y est mise, d'ailleurs. Discrètement, le président du Conseil constitutionnel, Pierre Mazeaud, prodigue ses conseils. Et même les ministres chiraquiens qui ne l'aiment guère répètent le mot d'ordre présidentiel : " Il faut aider Dominique."
Chacun s'est bien aperçu d'ailleurs que le pouvoir avait passé la Seine. De l'Elysée à Matignon. " Pour moi, Chirac est mort en direct à la télévision, quand il est apparu si décalé vis-à-vis des jeunes, le 14 avril (lors d'un débat spécial référendum organisé sur TF1 entre le chef de l'Etat et 80 jeunes)", tranche un député de l'UMP. A l'Elysée même, où l'on s'attirait un froncement de sourcils en disant " Chirac" au lieu de dire " le président", l'expression d'un conseiller qui lâche un " le pauvre vieux" laisse parfois comprendre qu'il y a péril en la demeure. Personne n'en dit mot, mais chacun pense à sa reconversion. L'Elysée continue de tourner, pourtant. A sa manière : des notes, des montagnes de notes. Des rendez-vous, des consultations, des réunions.
Le président de la République, qui a levé le pied pendant quelques semaines, a repris lui aussi ses réunions. Il a reçu longuement Claire Brisset, la défenseure des enfants, qui lui a remis, à l'occasion de son rapport annuel, un petit mémo sur l'école. Il a vu Patrick Weil, spécialiste reconnu de l'immigration et surtout farouche opposant à la politique des quotas prônée par M. Sarkozy.
La crise des banlieues servira pourtant de dernier révélateur. Chirac intervient. Trop tard, à grand renfort de consultations publiques ou privées. Mais à la question de savoir si le président se représentera, un proche répond : " Réfléchissez." Pour ne pas dire brutalement "non".
Mardi 29 novembre, Jacques Chirac fête ses soixante-treize ans. Comme d'habitude, il y aura un petit pot dans le bureau du secrétaire général, Frédéric Salat-Baroux. On lui offrira, comme toujours, un objet d'art africain ou asiatique. Mais l'opposition et les Français, eux, lui ont déjà offert leurs cadeaux : François Hollande a lâché, dimanche sur Europe 1 que "les faits et geste de Jacques Chirac, ça n'a plus aucun importance." Sur Radio J, le même jour, François Bayrou a reproché au président de "s'être effacé lui-même". Quand aux Français... Ils jugent dans un sondage CSA publié dimanche dans le Parisien, que le président qu'ils ont réélu n'a plus "d'influence" sur le cours de choses.
Commentaires